18 mai 2021

Un an de Covid en Nouvelle-Aquitaine : “La région a été moins touchée que les autres”

Il y a un an, le 24 janvier 2020, les deux premiers cas de “virus chinois” étaient confirmés : à Bordeaux et Paris. Un an et deux confinements plus tard, que peut-on dire de la situation dans la région ? Réponse avec Laurent Filleul, épidémiologiste à Santé Publique France en Nouvelle-Aquitaine. Lire l’article original

Le 24 janvier 2020, le premier cas de Covid-19 d’Europe était confirmé à Bordeaux. Quelques jours auparavant, SOS médecin avait signalé qu’un de ses patients présentaient des symptômes similaires à ceux observés à Wuhan à partir de fin décembre. Depuis, plus de 3.400 personnes diagnostiquées “Covid-19” sont mortes en Nouvelle-Aquitaine (dont environ 1.400 en établissements médicaux-sociaux). À l’hôpital, le pic a été atteint le 18 novembre, avec 1832 malades hospitalisés, dont 268 en réanimation. Lors de la première vague, on recensait au maximum, le 14 avril, 866 personnes hospitalisées, dont 251 en réanimation. Laurent Filleul, épidémiologiste à Santé Publique France en Nouvelle-Aquitaine, revient pour France Bleu sur ces douze derniers mois depuis l’arrivée de la pandémie dans la région.

France Bleu : Un an de Covid en Nouvelle-Aquitaine, quel est le bilan ? Est-ce qu’on peut dire que la région a été relativement épargnée ?

Laurent Filleul : Le premier cas européen diagnostiqué le 24 janvier, un vendredi soir. Je me souviens très bien, j’étais d’astreinte. On a passé la nuit et tout le week-end à investiguer. 

Le bilan, comme ça en deux mots : la région Nouvelle-Aquitaine a été moins touchée que les autres. Dire qu’elle a été épargnée, je crois qu’aujourd’hui, plus personne ne peut dire ça, lorsqu’on voit le bilan en termes de décès, d’hospitalisations et de malades. Quelle que soit la gravité, ça marque. On a des personnes qui ont été contaminées et qui ont souffert, même si la pathologie n’a pas entraîné une hospitalisation. Mais la région a été moins touchée que d’autres, comme toute la façade ouest, d’ailleurs.

NB : pour un affichage optimal, vous pouvez consulter cette visualisation sur un ordinateur.

Quelles hypothèses peut-on avancer pour l’expliquer ? 

Il y a bien sûr l’hypothèse des conditions météorologiques. Mais lorsque l’on regarde par exemple la région PACA où on a des températures qui sont souvent plus favorables qu’en région Nouvelle-Aquitaine, ça peut mettre à mal l’hypothèse de la température. Il peut y avoir l’humidité qui pourrait s’associer à la température. Il pourrait y avoir aussi la pollution atmosphérique urbaine qui pourrait jouer. 

Ensuite, il y a aussi la présence de frontières. Est-ce que ça ne pourrait pas jouer sur la dynamique et sur la diffusion du virus ? Par exemple, on s’est aperçu lors de la deuxième vague que les Pyrénées-Atlantiques avaient été très touchées. Or, à cette époque là, on avait une circulation importante du virus en Espagne. C’est également ce qu’on a pu observer dans l’Est de la France.

Il y a peut être aussi l’urbanisation qui peut jouer. Dans une ville comme Bordeaux, c’est quand même relativement ouvert, comparé à d’autres régions comme l’Ile-de-France où les villes ont une urbanisation assez haute. Est-ce que ça pourrait pas jouer aussi sur la circulation du virus ? Il est encore trop tôt pour pouvoir confirmer ces hypothèses et même travailler dessus parce que nous sommes pour l’instant dans l’action, la surveillance, la production d’indicateurs de données. 

Avez-vous, sur l’année qui vient de s’écouler, observé des différences entre les départements de la région ?

Elles sont minimes. Entre la première vague et deuxième vague, c’était difficile parce qu’on n’avait pas forcément les mêmes systèmes de surveillance. Nous nous rappelons tous la difficulté que nous avons au début à avoir eu des tests de dépistage. C’était difficile de confirmer tous les cas, etc. 

Lorsque l’on regarde sur la deuxième vague, l’ensemble des départements a eu un pic épidémique la semaine 44 (NDLR : la dernière semaine d’octobre). On a eu une dynamique à la fois au niveau régional et départemental qui a été la même. 

Une particularité peut être observée pour la Gironde avec à la rentrée, un petit pic épidémique avant le grand pic de la deuxième vague. Cela pouvait être lié à l’impact des vacances, les brassages de population liées aux vacances de l’été.

On a des départements comme les Pyrénées Atlantiques qui ont eu une deuxième vague plus importante que d’autres. Mais ce que l’on a observé, et ce que l’on observe aujourd’hui, c’est qu’on a une dynamique assez similaire en macro. 

On voit que depuis quelques semaines, les Deux-Sèvres sortent du lot. Pourquoi ? 

Le taux d’incidence y est effectivement très élevé. Mais il est difficile d’expliquer pourquoi ça explose dans les Deux-Sèvres et ça monte beaucoup plus progressivement dans les autres départements de Nouvelle-Aquitaine. Ça peut être la présence d’”hyper-contaminateurs” ou de conditions particulières. Ça peut être un événement festif, privé, un rassemblement quelconque qui va faire que ça va diffuser plus largement. Et en gros, on allume une allumette. Et puis, l’incendie part rapidement dans un endroit. 

Est-ce que cela peut vouloir dire que le variant anglais est arrivé dans les Deux-Sèvres ? 

Pour le moment, on n’a pas identifié de nouveaux variants dans les Deux-Sèvres. Mais l’apparition de ce nouveau variant, certes, va modifier la dynamique de l’épidémie. On en est sûr et il y a plus de discussion là-dessus. On a vu ce qui s’est passé en Angleterre, et notamment dans le sud de l’Angleterre, avec une propagation très, très rapide de ce nouveaux virus parce qu’il a un taux de transmissibilité qui est très, très important et qui est de l’ordre de 50 à 70 fois supérieur au virus que l’on connait déjà. Donc ça, ça va accroître la dynamique. 

En France, on a identifié des cas de ce nouveau variant. La surveillance génomique n’était pas la même qu’en Angleterre. Donc là, elle se développe. Elle se met en place. Mais ce virus va diffuser, d’autant qu’il a des formes asymptomatiques. On ne peut pas tracer tous les cas de nouveaux variants, donc on sait qu’il va apparaître et accroître la dynamique. D’où les mesures qui sont prises actuellement au niveau national et au niveau régional. 

Pourquoi ces nouveaux variants taperait plus fort dans les Deux-Sèvres que dans d’autres département ? Alors, une des hypothèses, effectivement, ça pouvait être peut être la présence d’une communauté anglaise, mais on a d’autres départements comme la Dordogne, comme la Haute-Vienne, où il y a une communauté anglaise assez importante qui n’a pas cette dynamique. 

Aujourd’hui, avec cette expérience d’un an sur ce virus, est- ce que vous, quand vous regardez les chiffres actuels, vous vous dites : “On va peut être avoir une troisième vague” ? 

Si on regarde un an en arrière, personne ne pouvait s’attendre à cet impact, à ça. Personne. On savait qu’on aurait des grandes épidémies liées à des virus qui se transmettraient notamment par voies respiratoires, des nouveaux virus pour lesquels personne ne serait immunisé où cela aurait un impact considérable en termes de santé publique. Mais là, personne ne s’y attendait. 

Les enquêtes de séroprévalence nous ont montré que malgré ces deux vagues, il y avait encore peu de personnes qui présentaient des anticorps contre ce virus. Aujourd’hui encore, on sait qu’une grande partie de la population n’est pas protégée contre ce virus. Donc, la troisième vague, là, on en a les prémices. C’est prématuré de parler de troisième vague, mais on remarque une augmentation depuis quatre semaines. Il est peu probable qu’on n’ait pas une augmentation dans les semaines qui viennent de cette propagation du virus. Tant qu’on aura une grande partie de la population qui ne sera pas protégée, on risque d’avoir des vagues successives. 

Est-ce qu’on peut anticiper ce qui va se passer ? 

La question de la prédiction, c’est la question que tout le monde se pose. Il faut savoir que le métier d’épidémiologistes, il y a un an, personne ne le connaissait. Aujourd’hui, en France, on est 67 millions d’épidémiologistes. Tout le monde a son interprétation et tout le monde voudrait avoir les réponses. 

Il y a des modèles statistiques, des statistiques qui essaient de prédire, mais il y a trop de paramètres en jeu. Si la météo joue, il faudrait tenir compte de la météo. Si les mesures de prévention doivent être également prises en compte dans ces modèles, sachant qu’il y a des mesures collectives qui sont dictées par les pouvoirs publics. Mais ces mesures collectives ne sont pas forcément suivies. Donc, il faut à la fois identifier des mesures collectives et il faudrait aussi à la fois disposer des facteurs individuels. Est-ce que les gens portent bien le masque ? Parce que avoir un masque sur le nez ne veut pas dire qu’on l’utilise bien, donc qu’on se protège bien. Il faut tenir compte des déplacements, etc. 

Donc, l’Institut Pasteur, avec Santé Publique France, travaille également plutôt des scénarios où on fait des hypothèses : si les gens se protègent, si les gens ne se protègent pas, si le virus évolue et si la circulation s’accélère ou pas. Mais on ne peut pas faire de prédiction. 

Pour en revenir à ce qui va se passer dans les prochaines semaines, si on prend l’exemple de ce que l’on observe dans les Deux-Sèvres et si ça se produit dans les autres départements, oui, on peut avoir une troisième vague très rapidement. 

Lire l’article original